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par Magali Jullien, traductrice

 

Regard croisé sur les Centuries de Thomas Traherne paru à l´automne 2011 en français et les textes issus de la tradition du Védanta et du Sivaïsme du Cachemire.

 

 

Près de quatre cents ans après sa naissance, un siècle après la découverte de ses écrits, Thomas Traherne ne cesse d’étonner et de ravir ses lecteurs tant par la profondeur de son expérience que par l’efficace maïeutique de sa prose. Les Centuries n’étaient pas destinées à être publiées puisqu’elles s’adressaient à Susanna Hopton, une amie en démarche spirituelle ainsi qu’à son cercle de prières. Elles gardent ainsi le ton intime et impliquant d’une confidence. Dans la lignée néoplatonicienne, elles inaugurent une voie unitive et contemplative. Leur auteur témoigne très clairement d’une expérience non-duelle, affranchie des limitations du temps et de l’espace. C’est la « Félicité sans bornes » de la Réalité perçue de façon immédiate, quand le moi se déprend de l’identification tenace à son existence individuelle étroite (...) 

 

 

Près de quatre cents ans après sa naissance, un siècle après la découverte de ses écrits, Thomas Traherne ne cesse d’étonner et de ravir ses lecteurs tant par la profondeur de son expérience que par l’efficace maïeutique de sa prose. Les Centuries n’étaient pas destinées à être publiées puisqu’elles s’adressaient à Susanna Hopton, une amie en démarche spirituelle ainsi qu’à son cercle de prières. Elles gardent ainsi le ton intime et impliquant d’une confidence. Dans la lignée néoplatonicienne, elles inaugurent une voie unitive et contemplative. Leur auteur témoigne très clairement d’une expérience non-duelle, affranchie des limitations du temps et de l’espace. C’est la « Félicité sans bornes » de la Réalité perçue de façon immédiate, quand le moi se déprend de l’identification tenace à son existence individuelle étroite :

« […] c’est une Heureuse Perte que de se perdre en Admiration devant sa propre Félicité, et de trouver DIEU en échange de soi-même. » I, 18

Dans ce champ vaste et éternel, le Ciel et la Terre resplendissent, la beauté du monde émerveille l’œil et la vie se révèle faite pour être contemplée, goûtée, aimée :

« Vous ne Goûtez pas le Monde comme il se doit tant que la Mer elle-même ne coule pas dans vos Veines, tant que vous n’êtes pas Vêtus des Cieux ni Couronnés des Etoiles » I, 29

Cette métaphore cosmique si directe est inhabituelle en Occident et nous fait songer à l’illumination des voyants que décrivent les Upanisads, cette transformation de tout l’être intérieur, cet accès exceptionnel à un dépassement qui se révèle être notre destination première et incontournable. En effet, tous les critères védantins de l’expérience sont présents dans ce témoignage : Paix et Joie ineffables, stabilité mentale, traces d’omniprésence et d’omniscience, Amour pour le prochain, tout comme la volonté de la transmettre et la communiquer à autrui.

La Béatitude Consciente d’Être, « Sat-Cit-Ananda », définition classique de l’Atman, est omniprésente dans les écrits de Traherne. Les mots « Felicity », « Enjoy », « Delight » reviennent comme un leitmotiv insistant et presque lancinant : Traherne les psalmodie comme pour nous transmettre directement par ce flot débordant un peu de cette Félicité suprême et ineffable qui s’apparente à l’ « Ananda », Félicité sans bornes, non soumise aux aléas. L’insistance sur la faculté de compréhension, « understanding » et la connaissance, « Knowledge », renvoient à la pure Conscience qui tout embrasse, « Cit ».

« La Contemplation de l’Eternité rend l’Âme Immortelle. C’est sa Gloire qu’elle puisse scruter au sein d’Espaces sans Bornes en amont et en aval de son existence. Sa Vision est sa Présence. Ainsi donc la Présence de la compréhension est-elle sans Bornes parce que sa Vision l’est aussi. » (Centuries, I, 55)

Enfin, la pure conscience d’Être est prégnante au fil des Centuries, l’affirmation de l’Être se lisant en filigranes du début à la fin de l’œuvre. La formule védantique : « Tat tvam asi » pourrait être mise en parallèle avec ce que dit Traherne dès son premier ouvrage, sorte de premier jet des Centuries, les Select Meditations.

« DIEU est présent [dans l’Infinité] et plus proche de nous que nous le sommes de nous-mêmes. »

Si l’on reprend les critères posés par les Upanisads, à savoir le fait que la Vérité doit être exempte de contradiction, doit être si évidente qu’elle ne puisse se passer de preuve, doit être universelle dans le sens le plus large du terme, nous observons que Traherne répond à ces critères. Le paradoxe est une des figures favorites de Traherne, qui montre comment les apparentes contradictions peuvent être dépassées.

«  L’Aspiration Infinie est le Fondement même et la Cause du Trésor Infini. C’est Incroyable et pourtant très Simple : l’Aspiration est la Fontaine de toute Sa Plénitude. Soif en Dieu est Trésor pour nous. »

Toutes les contradictions sont réconciliées par la vision unifiante qui n’annule pas le cheminement intellectuel mais le parachève. Il écrit ainsi que « Dieu est une Plénitude en tous Extrêmes ; le Bonheur un Mystère dans lequel les contraires coïncident. Et la Gloire un Abîme dans lequel les contradictions s´unissent et se réconcilient. »

En vérité, la vision transformante embrasse l’état de veille, de rêve et de sommeil profond puisqu’elle se vérifie chaque matin au réveil :

« Votre Jouissance du Monde n’est ce qu’elle doit être que lorsque vous vous éveillez chaque Matin au Paradis »

C’est là le socle commun à la mystique de Traherne et aux textes védantiques, telle la Mandukya Upanisad (deuxième shloka) qui révèle que la conscience se constitue de quatre états, la veille (jagrat), le rêve (svapna) régi par le subconscient, « Taijasa », le sommeil profond (sushupti) régi par l’inconscient, « Prajna » et le quatrième état appelé « turya », supra-conscience du Témoin ultime, à la fois immanent et transcendant aux autres.

L’évidence est un terme cher à Traherne pour qui tout devient limpide après l’éveil.

« O quel Monde d’Evidences ! »

C’est le critère le plus pertinent et le plus convaincant à ses yeux.

« L’Usufruit même de vos Sens vous fait Goûter le Monde. La Beauté du Cosmos ne s’offre-t-elle pas à votre regard ? »

Enfin, pour Traherne, l’expérience est universelle. Son simple usage des pronoms le montre : quand il s’adresse à son interlocutrice, c’est en tant que représentante du genre humain, comme créature divine, capable de communier avec la Divinité en elle. Car ce n’est pas seulement la possibilité de l’accès à la Transcendance par l’intériorité qui est posée, c’est bien le fait que l’homme y est destiné qui est mis en avant. Il propose là un chemin qu’il a déjà frayé et loin d’être des raisonnements tournant à vide, sa philosophie est véritablement ancrée sur une réelle expérience d’illumination sans cesse renouvelée par une pratique de méditation et d’écriture, en parallèle de son travail pastoral et liturgique.

Les passages où Traherne relate son enfance, et par-delà pointe vers les fragments d’Eternité entrevus, sont davantage que des traces de précédentes illuminations retrouvées et partagées avec le lecteur. Incarnant la Parole vivante, le Verbe opérant, ne nous emmènent-ils pas dans ce lieu non-duel de Félicité dont parlent les Védantins ?

« L’Ẻternité était Manifeste dans la Lumière du Jour, et quelque chose d’infini Derrière chaque chose transparaissait qui parlait à mon Attente, Ẻveillait mon Désir. »

L’ensemble de l’œuvre est pensé comme une voie d’accès à l’illumination non-duelle, qui fait sauter les verrous de l’identification au moi et libère de l’opposition sujet / objet, moi / non-moi.

« La gloire éternelle du Connaisseur de Brahman ! Elle ne croît ni ne décroît du fait de l’action ! (…) celui qui connaît Cela comme tel, exerce sur ses sens un empire absolu ; il est calme, recueilli, patient et concentré ; il voit le Soi en son propre (corps) ; il voit « tout » comme le Soi ». « L’Unique enveloppe tout. »

Dans les Select Meditations, Traherne décrit l’expérience ainsi :

« Il était aussi aisé et naturel d’être Infiniment spacieux à l’Intérieur et de voir tous les Royaumes, les Temps et les personnes dans mon Âme qu’il l’est aujourd’hui de les voir dans le monde extérieur. Non, en vérité cela était plus naturel, car il y avait un Esprit englobant avant qu’il n’y ait un Œil. (…) Si rien d’autre n’était créé qu’une Âme Nue, elle ne verrait rien hors d’Elle-même. Car l’espace Infini serait vu du dedans. (…) »

Quant à la suite de cette même méditation, elle ressemble à s’y méprendre à un texte védantique :

« Car quand ils se réveillent, ils voient les Choses avec leurs Yeux Corporels mais leurs âmes dorment parce qu´ils ne voient pas avec leur entendement / intellect. Si leurs âmes sont Submergées et ont Perdu leur Liberté, ils Rêvent et dorment alors qu´ils s´éveillent. Etant ainsi endormis, ils pensent que ceux qui Vivent par leur âme, ne font que Rêver. »

Un autre rapprochement frappant peut être fait avec les textes d’Abhinavagupta, grand penseur et rénovateur du Védanta du Xème siècle dans la tradition du Sivaïsme du Cachemire. C’est lui qui reprend et affine la théorie du ‘Rasa-dvhani’ élaborée par Anandavardhana. Le Rasa, « saveur », « essence subtile » désigne l’émotion pure émanant de l’œuvre d’art, qu’elle soit musique, pièce de théâtre ou poème. Abhinavagupta montre que le Shanta ( Paix ) accompagnée de Bhakti (Dévotion spirituelle) est, non pas seulement une forme mineure de rasa mais bien le Rasa par excellence, donnant son sens et sa force à tous les autres rasas. C’est bien le programme des Centuries dès le début que de guider le lecteur « par les Tendres Voies de la Paix et de l’Amour » ( I, 4). L’insistance sur l’importance de Goûter ( « Enjoy » ) la Vie, de s’en Délecter (« Delight ») semble faire écho à cette ineffable délectation que procure le rasa. Tout devient susceptible d’être apprécié, tout est tremplin vers la Béatitude. Il suffit d’un léger décentrement par rapport à notre moi habituel pour être saisi d’émerveillement devant le Monde. Ainsi Traherne n’en finit pas de nous convier à ouvrir nos yeux et notre cœur, « à Goûter le Monde comme il se doit », c’est-à-dire à le Boire comme un Nectar divin offert à tous.

Traherne, comme Abhinavagupta, connaissent l’importance de la subtile suggestion (dhvani), l’art et la manière épousant le contenu pour faire éclore la fleur de la Joie. Tous deux font de leur style un vecteur d’expression de l’ineffable communion. La musicalité de la prose de Traherne ne cède pas à des harmonies faciles mais est une recherche de la transparence et de la simplicité. ‘A Simple Light, transparent Words’ annonce-t-il dans l’exergue aux Poèmes. (‘The Author To the Critical Peruser’) Les Centuries recèlent bien des trésors pour celui qui se laisse guider : au terme d’un long mûrissement, le texte vibre d’une vitalité surprenante et, de même que le Raga est capable d’éveiller les consciences émoussées par la monotonie de l’existence il peut les amener, au détour d’un accord, sur l’aile d’un rythme, vers le Ravissement et la Paix suprêmes.

Magali Jullien

Select Meditations, III, 81

exposés par Siddeswarânanda dans son Essai sur la métaphysique du vedânta, p. 10-11.

Centuries, I, 42.

Select Meditations, III, 82.

Centuries, I, 28

 

Centuries, II, 22.

Centuries, I, 21.

Centuries, III, 3.

Isha Upanisad, I,

III, 27.