Trois aveugles cheminent sur une route. Ils sont
reliés l’un à l’autre par l’intermédiaire d’un
bâton. Celui qui marche au centre est le plus vieux, le plus
expérimenté. Dans chaque main il tient un bâton
et l’aveugle à sa droite agrippe le bâton de droite
et l’aveugle à sa gauche agrippe le bâton de gauche.
Ils vont ainsi, au long des chemins. En les regardant attentivement,
on s’aperçoit qu’ils sont en route depuis longtemps.
Celui de droite a des écorchures sur les mollets, du sang
séché s’est mélangé à la poussière.
Celui de gauche a dû marcher dans la boue, il a des éclaboussures
sur sa robe, presque jusqu’au ventre. Celui du centre se tient voûté,
la tête inclinée vers le bas, on dirait qu’il scrute
le sol. Mais non ! Il est aveugle lui aussi. Il doit être
probablement fatigué, las de toutes leurs marches.
Soudain, il heurte quelque chose de la tête. Il lâche
le bâton de droite et tâte avec la main. Puis, il se
frotte le front et dit : « je suis rentré dans un mur.
Attention à vous, il a l’air haut et large. »
Au même moment l’aveugle de droite, qui a senti tout le poids
du bâton dans sa main dit : « Non, ce n’est pas un mur.
» Avec sa main libre, il tâtonne devant lui et lâchant
le bâton ajoute : «C’est comme un balai à mouches.
C’est souple et cela remue. On dirait une touffe de poils au bout.»
L’aveugle de gauche, qui a laissé tomber son bâton
en les entendant s’exclamer, explore l’espace devant lui et dit
: « Mais non ! C’est une sorte de grosse liane. Elle doit
pendre en travers du chemin. »
Et c’est ainsi que trois aveugles ont rencontré un éléphant
!
Combien d’éléphants avons-nous rencontré sans
les reconnaître ? Ou seulement après coup, quand déjà
nous étions plus loin, les yeux remplis de la poussière
du chemin, quand enfin nous avons regardé par-dessus notre
épaule. Et que nous nous sommes dit : «Ah ! C’était
donc ça !»
Les événements se succèdent dans nos vies
et nous les voyons avec notre regard, avec notre point de vue de
ce moment-là, du moment où ils surviennent.
Mais, bien qu’étant sûrs de notre objectivité,
de notre capacité d’analyse, nous sommes tous, un peu, comme
ces aveugles.
Nous ne distinguons le plus souvent qu’une partie de l’événement,
celle qui est éclairée par notre regard. Le reste
se tient dans l’ombre. On a beau scruter, on a beau cligner des
yeux, on ne distingue que rarement l’ensemble.
Pour tout arranger, nos émotions, nos sentiments, nos perceptions
viennent s’en mêler et brouillent encore notre vue. Elle en
devient plus partielle, et donc plus partiale.
Pas facile de s’y retrouver ! Souvent, il faut que l’événement
se développe, il faut qu’il prenne de l’ampleur avant qu’on
ne soit capable d’en prendre toute la mesure.
Et alors, il est parfois tard et on a déjà réagi
d’une façon ou d’une autre et ce n’est pas toujours la plus
adaptée aux circonstances. Alors, on essaie de rattraper
le coup, comme on le peut et non comme on le voudrait.
Bien sûr, ce n’est pas toujours aussi difficile. Certains
événements sont de petite taille, de petite envergure
et ceux-là, on leur fait très bien face.
Mais, les grands événements ? Ce sont justement ceux-là
que l’on appréhende mal, avec un regard limité et
une confiance d’aveugle.
La question est :
Peut-on envisager plusieurs éclairages sur un même
événement ?
Des éclairages simultanés, qui illumineraient de
tous les côtés à la fois ? Par-dessus, par en
dessous, par devant, par derrière, par les côtés
?
Une vision qui serait globale, englobante. Comme si, nous étions
placés en hauteur et qu’alors l’événement paraisse
plus petit, plus lointain et ainsi qu’il perde de son intensité.
Nos sens, nos certitudes, nos sentiments, seraient comme mis de
côté. Ne seraient plus aussi aveuglants. Oh, bien sûr,
ils existeraient toujours. On ne peut pas devenir inhumain. Mais,
ils ne seraient plus gênants, ils ne nous aveugleraient plus.
Ce regard englobant, ce regard qui observe de tous les côtés
à la fois, est un regard que l’on pourrait définir
comme naïf, innocent. Un regard neuf !
Bien sûr, pour accepter une telle capacité de voir,
il faut se faire tout petit, tout innocent, être prêt
à l’inattendu, à la surprise.
Etre disponible pour accepter un point de vue original, auquel on
n’a pas songé. Etre vide de toute idée préconçue.
Se libérer de nos préjugés, de nos habitudes
est souvent le plus difficile.
Il faut pouvoir accepter que ce n’est pas un mur que nous sommes
en train de toucher, mais le flanc d’un éléphant et
que par conséquent, il a aussi une tête, des pattes
et une queue.
Et que, donc, il a la possibilité de bouger, de marcher,
de s’arrêter, de s’endormir et à tout cela nous n’y
pouvons rien.
Si ! Nous pouvons faire quelque chose !
Nous pouvons, en l’ayant identifié, en ayant pris sa mesure,
monter sur son dos et le diriger. Le conduire là où
nous voudrions qu’il aille.
Et l’événement devient une étape de notre
vie. Une étape à laquelle nous participons en tant
qu’acteur et non plus en tant que spectateur.
Nous connaissons tous des moyens d’élargir notre champ de
vision et nous leur faisons confiance. La fonction de relation sert
à cela. Les conversations avec d’autres personnes, le questionnement
intérieur, la réflexion, le fait de raconter, permettent
souvent d’élargir le champ de vision. On y voit plus clair.
Tout soignant connaît cette vertu du « dit ».
Le patient qui raconte des événements de sa vie, établit
comme malgré lui des relations entre ce qu’il vit, ce qui
l’anime et ce qu’il est.
La psychothérapie tient sa richesse de là. Mais, on
ne peut en permanence se livrer à elle. On ne peut l’utiliser
à tous les coins de rue, pour le moindre événement.
D’autre part, dans les propos que nous échangeons ou que
nous écoutons, en tant que soignants, la question du temps
est fondamentale. Il s’agit, dans la plupart des situations, d’événements
du passé. Et non de ceux-là, qui se déroulent
en ce moment même.
Le temps qui passe donne parfois un recul suffisant pour que notre
regard s’éclaire, mais cela n’arrive qu’à posteriori.
Souvent face à un événement, nous n’avons
pas le temps. Nous ne pouvons pas attendre que le temps s’écoule.
Nous devons réagir.
Selon ce que nous sommes, ce que nous avons appris, ce que nous
avons vécu, nous nous sommes forgés une façon
d’appréhender le monde. Une manière de réagir
qui est la nôtre et dont nous nous accommodons comme nous
pouvons.
Cette façon de faire gêne l’installation d’un regard
innocent.
Par exemple, un jour nous rencontrons sur notre chemin, un de
ces éléphants. Il est là comme un obstacle,
comme un empêchement pour continuer. Il gêne le passage.
On commence par l’éprouver comme une difficulté, on
le voit comme un barrage.
Et là, notre propre façon de réagir va prendre
toute son importance.
Certains seront tentés d’affûter des lances pour monter
à l’assaut de cet animal, pour le bouter hors du chemin.
Ils feront rapidement un plan d’attaque et passeront à l’action.
Il leur faudra faire preuve d’une grande discipline, d’une grande
détermination. Ils ne devront pas se disperser en agissant.
Etre complètement concentré dans l’action. Ce n’est
pas facile de chasser un éléphant, qui, de plus, n’a
peut-être pas du tout envie de bouger.
D’autres seront effrayés par la masse imposante de l’animal.
Ils auront peur que soudain il ne se réveille, les aperçoive
et se précipite sur eux. Ils se diront : « nous n’y
arriverons pas » et rebrousseront chemin, en espérant
trouver une autre route. Ils partiront discrètement, sur
la pointe des pieds, pour ne pas déranger. Il vaut mieux
ne pas réveiller un éléphant qui dort, même
si en faisant cela on perd une occasion d’aller plus loin.
D’autres encore, vont s’arrêter et observer. Ils vont prendre
le temps de réfléchir et vont élaborer une
suite de ruses. Par exemple, jeter d’un côté du chemin,
des branches avec des feuilles, pour que l’animal tourne la tête
et ne les voit pas partir en courant de l’autre côté.
Ils se fieront à leur jeunesse, à leur habileté
pour courir vite. Faire confiance à sa dextérité
pour ruser avec un éléphant est un signe de grand
optimisme et d’ignorance du danger.
Certains s’approcheront sur la pointe des pieds, prudemment et
scruteront les alentours. Ils regarderont attentivement les abords
du chemin. Tiens, n’y a-t-il pas là un petit sentier à
moitié perdu dans les herbes et qui s’écarte du chemin
?
Ils suivront ce sentier en marchant précautionneusement,
à demi courbé, en regardant où ils posent les
pieds pour ne pas faire de bruit, ne pas risquer de réveiller
l’animal. Ils seront aussi silencieux qu’une souris, aussi attentif
qu’un tigre, aussi discret qu’un papillon.
Certains prendront le temps de s’asseoir. Le chemin est bouché.
Il n’y a rien à faire. Attendons ! Quand l’éléphant
en aura assez de dormir, il se lèvera et partira de lui-même,
ailleurs. En attendant, reprenons des forces. Ils sortent de leur
musette des sandwichs, s’installent confortablement et en profitent
pour admirer les formes des nuages, le jeu du vent là, tout
prêt dans les branches du saule.
Une attente faite de patience, d’attention à soi. Non pas
une attente, comme nous en connaissons tous, une attente où
nous sommes totalement dans l’attente, sans rien pouvoir faire d’autre.
Une attente qui ne fait qu’attendre la fin de l’attente. Non ! Une
attente peuplée de repos, de reprises de forces. Une attente
mise à profit pour se requinquer. On ne peut rien faire d’autre
: l’animal dort, le chemin est obstrué. Profitons-en pour
nous reposer.
Quand l’animal se décidera à bouger, nous serons en
pleine possession de nos moyens pour reprendre le chemin.
D’autres, apercevant de loin l’animal, seront intrigués.
Tiens, un éléphant ! Cela fait longtemps que j’avais
envie d’en voir un de près. Est-ce vrai ce que l’on dit d’eux
? Que leurs cils sont très fournis ? Que la trompe bouge
durant les rêves ? Que leur peau présente des dessins
étonnants formés par tous ces plis ? Que les rides
du front sont semblables à celles des hommes ? Ils scruteront
les larges oreilles en se rappelant qu’elles servent à refroidir
la tête, quand il fait trop chaud.
Ils admireront toutes ces subtilités, et bien d’autres encore.
Ils seront ravis d’avoir eu cette chance de pouvoir contempler un
tel animal de près.
Ils imagineront, en se tenant près de lui, qu’ils montent
sur son dos, qu’ils se promènent, qu’ils regardent le paysage.
Au gré de leur fantaisie, ils pourront peut-être même
sentir le doux balancement du pas chaloupé de l’éléphant.
Ils sentiront le courant d’air produit par les oreilles qui bougent
en chassant les mouches.
Quand la route sera libre ils reprendront leur chemin d’eux-mêmes.
Ils auront admiré le réveil de l’animal, comment il
se lève et se met en route, en secouant légèrement
la tête, comme s’il remettait ses idées en place.
Ceux-là auront oublié que leur marche a été
entravée, qu’ils n’ont pas pu avancer sur leur chemin. Ils
n’auront même pas remarqué la difficulté, l’obstacle.
Pour eux, ce n’en était pas un. Ils ont eu la chance d’embellir
leur journée par l’observation de quelque chose de rare.
Ils en garderont un souvenir merveilleux qu’ils raconteront à
ceux qu’ils croiseront.
D’autres encore, voient l’éléphant, s’approchent,
s’assoient et se mettent à réfléchir.
« Encore un éléphant ! C’est au moins le quatrième
que je rencontre depuis trois mois. »
Je me souviens du premier, j’avais été intrigué.
J’avais patienté.
Au second, avec une certaine expérience, j’avais contourné
en longeant la rivière. Bon ! Cette fois-là, j’avais
fait un détour, mais ma foi, le sentier était bien
joli et puis j’avais fait des rencontres intéressantes. Ces
gens que je n’aurai jamais connus si je n’avais pas fait ce détour,
ils m’ont raconté des choses fort utiles.
Au troisième, c’était il n’y a que quelques jours,
j’étais trop fatigué. Il faisait nuit. Je me suis
endormi pelotonné contre son flanc. Quand à l’aube,
il a bougé et s’est levé, je me suis rendormi encore
un peu. Puis j’ai continué.
Et en voilà encore un ! Incroyable ! Je dois y être
pour quelque chose dans tous ces éléphants.
Soit, je chemine sur une route qui est en réalité
un grand axe pour la circulation de ces animaux.
Soit, c’est ma façon d’être qui les attire. Ai-je une
odeur qu’ils aiment ? Est-ce le bruit de mes pas qui leur chante
une chanson qu’ils reconnaissent ?
Ou bien ? Ou bien peut-être est-ce moi qui les suscite ? Qui
les fait vivre, qui me crée des difficultés, des obstacles
?
Je me crée des embûches et je les habille en éléphant
?
Intéressante cette idée !
Si c’est le cas, je dois pouvoir passer sans en tenir compte. Du
moins, sans m’attacher à leur nature d’éléphant.
Tiens, je vais essayer.
Alors d’un pas prudent, il s’avance vers l’animal et bizarrement
plus il avance plus l’animal rétrécit. Il semble se
dissoudre dans l’air. Il va alors d’un pas plus sûr, plus
martial et il met les pieds dans une énorme flaque de purin,
qui l’éclabousse de haut en bas. Il ne lui reste plus qu’à
éclater de rire.
Parmi tous ces comportements, il n’en est pas un qui soit meilleur
qu’un autre. Ce qui valorise un comportement est sa capacité
à s’inscrire dans un ensemble cohérent. Un ensemble
qui fasse sens pour celui qui le vit.
Ces comportements sont des réponses à une situation
donnée. Ils sont le résultat d’un certain regard sur
la situation. Selon le regard que l’on porte sur la Réalité,
on sera entraîné à agir d’une façon ou
d’une autre.
Toutes ces attitudes, et certainement quelques autres, coexistent
ensemble pour un même individu dans une situation donnée,
à condition qu’il ait ce regard innocent.
Elles sont comme « à sa disposition ».
Il agira alors en fonction du moment, en fonction de l’état
de ses forces et en fonction des conditions de ce qui l’entoure.
Il adaptera son action à toutes ces circonstances.
Cet éclairage global qui se répète dans différentes
occasions, avec le temps qui imprègne sa marque, a d’autre
part l’avantage de permettre, à celui qui le vit, d’établir
des liens, des relations entre les événements. Ils
cessent alors d’être fortuits et prennent un sens.
Un sens qui n’est appréciable que par celui qui vit ces événements.
Mais ainsi, la vie cesse, d’une certaine façon, d’être
absurde et incohérente.
Ce qui nous arrive est en grande part le reflet de ce que nous sommes
véritablement.
En effet, nous sommes en permanence entre Ciel et Terre et nous
éprouvons les changements permanents qui s’y déroulent.
Rien de figé, de fixe, tout évolue continuellement.
Les saisons se succèdent les unes aux autres, laissant à
chaque fois leurs marques.
Nous sommes, bien que nous pensions parfois le contraire, influencés
à chaque instant par ce qui nous entoure et qui se transforme.
Nous devons nous adapter à ces changements pour préserver
notre équilibre intérieur. Nous le faisons le plus
souvent sans même nous en rendre compte.
Mais parfois, quand la situation devient plus aigue, plus précise,
nous touche plus, nous devons réagir plus fortement qu’une
simple et discrète adaptation.
Ce regard naïf, innocent, prend instantanément la mesure
de tous les éléments à la fois. Il nous inscrit
dans un ensemble cohérent.
Cet événement qui nous arrive dessus, ou que nous
rencontrons au milieu de notre chemin, dans lequel nous nous cognons,
qui peut nous faire mal, il semble comme sorti tout fait, tout prêt.
Il nous paraît mûr, adulte. Pourtant, lui aussi a été
petit, lui aussi a pris le temps de se développer. Et nous
n’en avons rien vu. Nous ne l’avons pas distingué quand il
était petit, quand il était encore frêle et
malléable.
Cet arbre qui pousse près de notre maison et qui sous les
coups du vent risque de briser le toit, il a été petit,
il a été une brindille, frêle et fragile. Il
aurait été si facile de l’enlever à ce moment-là.
Ces deux personnes qui en sont venus à ne plus pouvoir se
voir et qui ne discutent que par avocats interposés ! Il
y a longtemps, ils se sont plus, ils se sont aimés. Quelles
ont été les paroles, quelles ont été
les attitudes qui ont peu à peu érodés leurs
sentiments ?
Ce qui au début n’était qu’agacement et qui ensuite
avec le temps et l’accumulation de tous les ressentis est devenu
une rage, était bien de petite envergure. N’aurait-il pas
été possible d’arracher cette mauvaise herbe de l’agacement
? N’aurait-il pas été possible d’en parler quand cela
n’avait pas pris une telle ampleur ?
Bien sûr, cela n’aurait peut-être pas empêché
une séparation, mais celle-ci se serait déroulée
dans de bien meilleures conditions. Dans des conditions plus confortables
pour tout le monde.
Etre capable de distinguer le signe avant-coureur, de voir le prémice.
De pouvoir se dire, cet arbre-là qui s’est planté
tout seul, pousse un peu trop près de la maison, je vais
le surveiller et si je vois qu’il risque un jour de gêner,
je vais le couper de ce pas, sans attendre. Et pour faire joli,
je planterai un buisson à la place, dont je choisirai soigneusement
la couleur et la taille. Et puis, je prendrai plaisir à le
regarder.
Nous sommes tous peu ou prou victimes de nos habitudes, de nos
désirs et de nos certitudes. Nous voudrions que rien ne bouge,
que tout soit comme cela est quand nous nous sentons bien. Et pourtant
tout change en permanence, tout évolue. Le temps n’en finit
pas de tricoter ses mailles.
Nous-mêmes, bien que nous nous en défendions, nous
changeons et pas qu’un peu !
Tous ces changements, ces transformations, ces façons de
voir qui évoluent, nous déstabilisent, nous inquiètent,
même si nous ne le reconnaissons pas toujours.
En ne prêtant pas d’attention aux prémices, quand ils
se présentent, nous nous rassurons. Tout va bien !
Pourtant, des prémices, il en apparaît toujours, puisque
tout évolue.
Tout va bien et en même temps, en éprouvant cela,
nous nous aveuglons. Nous mettons des œillères et nous en
sommes fiers. C’est tellement rassurant, rien ne bouge et tout est
comme avant.
On fait aller ! disent certains. Ils ajoutent : On fait avec !
Comme si cela ne dépendait pas d’eux.
« Rien de neuf » disent d’autres, comme si rien n’était
advenu. Comme si ils n’avaient pas vécus depuis la dernière
rencontre.
« Quand la porte ne grince pas, on ne l’entend pas s’ouvrir.
» dit le dicton.
En n’étant pas attentif aux prémices, on ne voit
pas les ébauches, on ne voit pas ce qui est encore petit,
ce qui est en germe et qui inévitablement prendra de l’ampleur
et qui dans certains cas pourra devenir gênant, voir même
préjudiciable à nos relations, à nos vies.
L’état de bien-être rend sourd et aveugle.
Quel que soit le soin que nous apportons à soigner notre
jardin, à mettre en valeur les belles plantes, il s’introduira
toujours quelques mauvaises herbes, au moins sur les bords. Les
arracher quand elles sont petites et peu nombreuses est bien facile.
Mais, tout occupé à regarder les jolis massifs, ces
mauvaises herbes nous ne les voyons pas toujours assez tôt.
Et puis, c’est tellement rassurant de se dire qu’il n’y en a pas.
Cela nous conforte que rien ne change, que tout va bien.
Au contraire, certains s’échinent à ne voir que les
mauvaises herbes dans leur jardin. Ils s’en plaignent continuellement
sans comprendre qu’ils peuvent en planter de belles s’ils le veulent.
Seulement, cela entraînerait un changement si important, si
radical qu’il les déstabiliserait trop.
Alors, « Voir le prémice ». Oui !
Seulement, voir le prémice, nous entraîne à
intervenir.
Intervenir, oui certainement.
Mais, comment intervenir et puis quand ?
Comment ?
L’intervention est une action qui demande un certain soin, une certaine
attention. Il ne s’agit pas de faire n’importe quoi, n’importe comment.
Tout d’abord, il est certain qu’agir juste pour agir, n’est qu’une
agitation vaine. Cette intervention sera stérile et ne fera
qu’aggraver une situation délicate. Par moments, il pourra
par hasard, se produire un résultat mais, qui, de toutes
les façons, n’aura pas le temps de se maintenir.
Ensuite : l’intervention qui a un but. L’action qui est engagée
pour corriger ou infléchir un certain élément.
Cette action va avoir un certain résultat, mais ce résultat
sera partiel. Il ne touchera qu’une partie de ce qui nous concerne,
puisque l’action était orientée vers un certain but.
Cet impact partiel, si tant est qu’il est efficace, n’aura qu’une
durée limitée dans le temps. Il sera éphémère
car l’action n’aura pas pris en compte l’ensemble de la situation.
Puis : l’intervention qui est guidée par le regard innocent.
L’intervention qui tient compte des prémices et qui se déroule
en fonction de ces signes avant-coureurs.
Elle ne va pas chercher à atteindre un but, à viser
un résultat. Elle va survenir non pas pour intervenir mais
simplement pour agir. Elle n’est pas guidée par la volonté
d’agir mais par le geste juste, le geste sûr.
Elle est une réponse, un écho, à ce que la
Réalité nous propose. Elle est adaptation à
ce Réel qui se transforme et nous imprègne.
Elle ne cherche rien, elle agit en accord, en concordance. Elle
ne résulte pas d’un calcul intellectuel, d’une cogitation
ou d’un choix. Elle s’inscrit naturellement dans l’ensemble des
changements et transformations.
Le regard innocent, libre de préjugés, libéré
du carcan de nos perceptions, va guider cette action. Il va l’éclairer
en proposant l’ensemble des possibilités en même temps,
sans en privilégier une seule.
Quand la coque d’un bateau fend l’eau, les courants de l’eau s’adaptent
à son passage, et quand le bateau est passé, l’eau
reprend ses chemins habituels. Rien de heurté, rien de brutal,
un glissement subtil et l’action s’inscrit dans le temps. L’action
se déroule et ne dérange pas le Réel. Elle
s’y inscrit naturellement sans provoquer de vagues supplémentaires.
Il est tellement plus aisé de naviguer en suivant le courant
qu’en essayant de se mettre en travers.
Quand il n’y a plus de vouloir faire et qu’il ne reste que le vouloir
être, alors on parle d’action spontanée.
L’action spontanée est cette action qui prend place souplement
dans le tissu du Réel, dans lequel nous baignons en permanence.
Elle ne dérange pas, elle arrange différemment.
Elle adapte et permet, en préservant son intégrité,
de continuer à traverser tous les changements et transformations.
ACTION SPONTANEE, donc. Mais, à quel moment a-t-elle lieu
?
L’action spontanée est celle qui prend place au moment opportun.
MOMENT OPPORTUN ? peut-être !
Mais alors : Qu’est ce que le moment opportun ? A quel moment est-il
préférable d’intervenir ?
Là encore point de grande cogitation, ou de calcul savant.
Pour paraphraser un de mes maîtres :
Le moment opportun est le moment durant lequel se déroulent
les événements qui doivent s’y dérouler.
Combien de temps met un fruit pour mûrir ?
Il met le temps nécessaire. C'est-à-dire que l’on
pourra regarder sa couleur, sa consistance, sa taille et l’on verra
enfin, un jour, le moment de le cueillir pour le manger.
Cueilli trop tôt, il sera vert.
Cueilli trop tard, il sera blet.
L’observation de ce fruit suivra les mêmes chemins que le
regard innocent. Elle tiendra compte de tous les multiples facteurs
en même temps. La couleur, la consistance, la taille, l’odeur,
le temps qu’il fait et qu’il va faire, la température de
l’air, la pluie, le vent, les oiseaux qui le picoreront quand il
sera mûr, les vers qui risquent de s’y développer.
Quand tous les signes convergent, quand tous les indices concordent,
il ne reste plus de place que pour l’action. Et on agit spontanément.
Si le faisceau d’indices est différent, l’action en devient
différente.
Comme le dit le poète : « S’il avait plu, le poème
aurait été différent. »
Le moment opportun est donc le moment adéquat. Celui où
les choses se mettent en adéquation. En adéquation
avec quoi ? Avec le Réel. Avec tous les éléments
qui nous entourent et dont nous sommes, nous-mêmes, partie
prenante.
Le moment opportun est le moment où se déploie l’action
spontanée, où se déplie la vie en mouvement,
la vie en relation.
Précisons un certain aspect :
Quand le prémice est perceptible, cela signifie que l’action
est déjà engagée dans une certaine direction.
Les choses se plient déjà dans un certain ordre.
Au commencement, les choses sont comme cette feuille de papier.
Lisses et sans traces. Elles commencent et des plis apparaissent.
Puis, le temps passe et les plis se creusent, il en vient des nouveaux.
Des plis intermédiaires se mettent en place. A ce moment-là,
il est trop tard. On ne pourra plus défaire ces plis, faire
en sorte qu’ils n’existent pas ou qu’ils passent ailleurs.
La situation est bien engagée et elle suit son cours, celui
qui a été impulsé au premier pli. Les événements
se succèdent et on est bien obligé de s’y adapter.
Le commencement des choses, (la feuille lisse) qui se tient avant
même le prémice, n’est pas accessible à nos
réflexions.
Le dicton dit : « Sans commencement, il y a une fin. »
C'est-à-dire que le commencement, le début des choses
ne dépend pas de nous. La fin, si !
Nous ne pouvons rien à notre naissance, à notre apparition
dans le Réel. Par contre, la suite et la fin, sont totalement
de notre fait. C'est-à-dire que notre chemin, ce que nous
faisons de nous, notre capacité à nous mouvoir dans
le Réel, dépendent de nous.
Ils dépendent de notre faculté à nous y adapter
et à y durer. S’y adapter le mieux possible, en faisant le
moins de vagues possibles, en ne créant pas de remous. Ces
remous qui se répandent, quand nous voulons imposer notre
volonté propre, notre ordre.
Demeurer souple et malléable pour mieux épouser les
changements et transformations à l’œuvre dans la Réalité.
Pour cela, une voie nous est proposée :
Elle tient en peu de mots :
«Etre attentif, sans s’écouter ! »
Etre attentif : OUI.
Etre plein d’attention et de considération pour ce qui est
petit, ce qui est encore tendre, en prendre soin, en mettant soi-même
le tuteur, s’il le faut.
En orientant ce qui est malléable, on le fait sien beaucoup
plus facilement. On accompagne le mouvement, on lui fait prendre
une direction que l’on a choisie, parmi plusieurs.
Cette direction on l’a choisie, car on a le regard innocent, on
a pris la mesure des différents développements possibles
et on a agi en temps opportun et non dans la précipitation.
Tandis que si nous sommes inattentif, nous attendons que le développement
soit rigide et dur, et c’est lui qui deviendra envahissant et la
réponse que nous aurons à donner nous sera imposée.
Nous aurons du mal à nous adapter, nous serons limités
par la présence de l’envahisseur.
Cela ne veut pas dire faire preuve de méfiance, ou de pessimisme.
Non.
Etre attentif, c’est résonner en fonction de tout ce qui
est. C’est se conduire en concordance. C’est faire en sorte que
ce qui se déroule dans le Réel concorde avec ce que
je vis moi.
Au printemps, je ne suis pas comme en hiver. La nature est différente
selon les saisons et moi qui suis une partie de cette nature, je
n’échappe pas à cette règle. Le matin est différent
du soir. L’adolescence, ce printemps de la vie, n’a pas les mêmes
élans que la vieillesse, cet automne de la vie.
Et, l’automne de l’un peut nourrir le printemps de l’autre.
Etre attentif, c’est vivre l’événement dans tout
son développement. C’est s’adapter tout au long des circonstances.
C’est préserver l’harmonie au sein du Réel en s’y
coulant avec aisance et souplesse. C’est être en adéquation.
Sans s’écouter ! Eh OUI !
Ne pas s’apitoyer sur son sort, ne pas se laisser prendre dans les
filets de nos émotions, de nos perceptions qui sont si partielles,
auxquelles en fin de compte on ne peut faire que bien peu confiance.
Ne pas tomber dans l’émotionnel à outrance, ou dans
l’intellectuel à tout va.
Ne pas s’accorder trop d’importance ou trop de capacités.
Ne pas laisser les habitudes, les sentiments, les perceptions nous
conduire. Ne pas les écarter, non !
Mais les prendre pour ce qu’ils sont. C'est-à-dire des parties
de nous-mêmes et seulement des parties.
Car, le Macrocosme, ce Réel dans lequel nous baignons, dont
nous subissons en permanence les influences diverses et variées,
n’en a cure de nous. Il est totalement indifférent à
nos états d’âme.
Si nous tombons toujours dans le même trou du trottoir, c’est
de notre fait. Et ça l’est toujours.
Pourtant…
La première fois qu’on y tombe, on se dit victime du mauvais
sort.
Après, à la seconde fois, en y réfléchissant
on décide de l’ignorer et à nouveau on retombe dedans.
Ensuite, on le voit bien ce trou, et on y retombe quand même,
question d’habitude ! Là, on prend conscience que c’est bien
de notre fait que nous y sommes.
Alors, on se ressaisit et à l’avenir on fera attention, on
l’évitera.
Mais, parfois, on oublie que dans la rue suivante, il existe un
autre trou et cela recommence.
Nous connaissons tous aussi, ces moments de lassitude, ces moments
de : « A quoi bon ?».
Ces moments où nous avons l’impression d’en avoir trop sur
le dos. Que tout est trop lourd, que la marche est entravée.
Le passé, par exemple, a parfois un poids insurmontable.
Dans ces moments-là, il est certainement utile d’enlever
le sac à dos que nous portons en permanence. De le déposer
sur une grande table et de regarder attentivement son contenu. Sortir
à la lumière et poser sur cette grande table les paquets
qu’il contient. Ecarter délibéremment ceux qui sont
vieux et qui ne servent plus, ceux qui sont devenus inutiles.
Trier parmi ceux qui restent, ceux qui nous appartiennent en propre
et ceux qui sont le fait de notre éducation, de notre mode
de vie, de nos habitudes. Ceux qui nous ont été transmis,
sans que nous les ayons fait nôtres. Ceux qui nous ont été
prêtés et que nous avons adoptés.
Tout ce qui n’est pas de notre propre fait sera irrémédiablement
écarté et laissé là.
Une fois le sac à dos nettoyé, on peut le remettre
et repartir le cœur plus léger.
Qu’est ce qui nous guide dans tous ces changements et transformations
?
Qu’est ce qui nous fait agir spontanément au moment opportun
?
Qu’est ce qui sait regarder avec un regard innocent ?
C’est cette parcelle de nous qui est au-delà des divergences,
au-delà des choix, au-delà des plis, qui n’est pas
mesurable et que l’on nomme l’Esprit.
C’est lui qui est capable de cette attention, qui est le socle,
qui ne s’écoute pas.
C’est lui qui réfléchit le Réel, qui ne cherche
pas à le comprendre, mais à le vivre.
Vivre le Réel, c’est s’inscrire en lui comme un reflet pensant.
C’est l’Esprit qui permet de percevoir le sens de nos existences.
Il est celui qui relie.
Il reflète le Réel dans son regard innocent.
Il réfléchit la Réalité comme un miroir.
Les événements s’inscrivent dans le temps et donnent
un sens à l’existence. Ce sens, l’Esprit le discerne et il
s’en sert comme rampe.
Il ne s’agit pas d’un éternel présent, constitué
de moments vécus pour eux-mêmes, et qui se révèle
être un présent sans avenir. Non !
C’est un chemin qui se déroule. Une voie que l’on trace.
Ainsi, ce regard attentif et innocent, cette attention à
ce qui est petit, cette faculté d’intervenir spontanément
au moment opportun, crée une complicité avec le Réel,
une connivence.
Bien sûr, des erreurs viennent toujours se glisser dans les
interstices, se cacher dans les coins sombres, et cela confère
un charme de plus à nos existences.
Loin de moi, l’idée d’opposer la pensée occidentale
à la pensée orientale.
Au contraire avec certains écrits, une porte nous est désignée,
pour accéder à une sorte de concorde entre ces deux
modes de pensée.
Libre à nous de rester en de ça de celle-ci ou bien
de la franchir allègrement.
Je voudrais vous raconter une petite histoire.
Cela se déroule aux premiers temps des contacts commerciaux
entre la Chine et les Etats-Unis. Un contrat important a été
signé et le soir une réception est organisée
pour fêter dignement l’événement.
La réception est organisée dans un bâtiment
officiel de Pékin.
Deux grandes salles, qui communiquent par des doubles portes largement
ouvertes, ont été préparées et décorées
avec soin.
Comme les traducteurs sont encore rares et que les membres des deux
délégations, eux, sont nombreux, il se fait assez
vite un tri entre les convives, qui se pressent autour des deux
tables du buffet. En effet, dans chaque salle, une grande table
propose des plats semblables.
Dans une salle se sont retrouvés les membres de la délégation
américaine, et parlent bruyamment, pendant que dans l’autre
les chinois se sont regroupés entre eux et discutent tranquillement.
Quelques petites tables étaient disposées ça
et là.
Sur une de ces tables, dans chacune des grandes salles, se trouvait
un magnifique vase de l’époque Ming, haut comme un enfant
de trois ans.
Donc, deux superbes vases pour ces deux salles. Deux vases qui
visiblement constituaient un couple comme on en fabriquait à
l’époque.
L’intention était peut-être de symboliser la signature
du contrat.
Je ne sais pas.
En tous les cas, à un moment donné, suite à
une blague émise par un américain, ils éclatent
de rire, font des moulinets avec les bras comme ils savent si bien
le faire et l’un d’eux heurte le vase qui tombe et se fracasse en
mille morceaux. Aussitôt, ce ne sont que cris et exclamations
dont celle qui domine tout, est : « Qui a cassé ce
vase ? »
Pendant ce temps, dans la salle où se trouvent les chinois,
une sorte de bousculade se produit pour regarder par les grandes
portes à quoi est dû tout ce bruit. Au cours de la
bousculade, un chinois heurte la table où est posé
le second vase et celui-ci tombe en se brisant comme le premier.
Des exclamations fusent dans la salle, des exclamations en chinois
cette fois-ci ! Que disent-elles ? Elles disent à peu près
toutes la même chose : « Qui est-ce qui a de la colle
? »
__________
Faire !
Faire avec ce qui est à notre disposition.
Regarder en arrière n’est pas très utile. Si l’on
regarde trop longtemps vers l’arrière, on risque de marcher
dans une flaque ou de se cogner contre un arbre.
Nous cherchons souvent à augmenter nos possessions.
Possessions matérielles, intellectuelles. Nous voulons augmenter
nos connaissances, de plus en plus. Nous érigeons le savoir
en idole, alors que la possession principale, le savoir principal
est en nous.
Nous possédons l’existence. Nous sommes vivants entre Ciel
et Terre et ce simple fait de respirer, de sentir le vent, de vivre,
est déjà un énorme plaisir.
Un corps m’a été confié, un corps animé
par un esprit, et je vais en prendre soin.
La seule connaissance qui vaille, le seul véritable savoir,
est celui de l’adéquation de ce corps au moyen de son esprit,
dans la Réalité dans laquelle nous cheminons. Et autant
y cheminer aisément.
L’adéquation au Réel, par une intelligence de la vie,
par une complicité avec ses éléments, va entraîner
des changements subtils et ainsi :
le savoir faire devient un savoir être.
Avec un regard innocent,
Avec l’Esprit à l’affût du sens,
Avec une attention envers ce qui est petit, envers ce qui a l’air
insignifiant,
Nous lisons le Réel pour mieux y être immergé.
Nous y circulons plus aisément.
Nous agissons spontanément, au moment opportun.
Et nous passons ainsi,
d’une volonté de devenir à une aspiration à
être !