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Critiques de
"Ils étaient soixante et quatre..."
Roman de Michel Vinogradoff sur le Yi Jing

Critique de Dominique UHRWEILER, mai 2006

1982, en Chine, huit rouleaux manuscrits sont retrouvés dans une tombe datant du 5° siècle avant notre ère. Que révèlent-ils ? L’histoire des Soixante et Quatre.

Ils étaient Soixante et quatre et tous voulaient parler….

Ils arrivent là, venus d’on ne sait où, un à un, dans ce palais abandonné, et illuminent le lieu par leur présence.
Et ils racontent, se souviennent, échangent.

Témoin caché, un homme observe, écoute, fasciné. Et il note. Tout. Ce qu’il entend, ce qu’il voit, ce qu’il comprend, ce qu’il ressent, ce qu’il fait.
L’homme, un potier, est probablement celui dans la tombe duquel on a retrouvé ces manuscrits
C’est lui le narrateur, nommé le « Figurant ».

Le récit se présente sous la forme de huit cahiers, les « rouleaux », chacun articulé autour d’un personnage principal, tel « l’Impulsif », « l’Accueillante » ou le « Passeur »...
Autour de ce personnage, gravitent des personnes qui partagent ses aventures ou croisent sa route.

L’organisation du manuscrit est rigoureuse, rythmée par la numérotation des chapitres, porteuse de sens, elle aussi. Le lecteur peut ainsi se laisser glisser dans l’entrelac de merveilleuses histoires, bercer par leur poésie, imprégner par des mythes éternels.

Les conversations s’entremêlent, partageant les souvenirs, tissés de commentaires, d’anecdotes émaillées de détails pittoresques. Les aventures sont surprenantes, amusantes, les frasques parfois loufoques. Les destins croisés de toutes ces vies créent un vaste puzzle décrit avec précision par l’auteur, nous plongeant d’emblée dans une atmosphère de Chine séculaire.

De ce joyeux et nostalgique échange, émergent des thèmes de réflexions éternels, sur l’ ombre et la lumière, ou bien la mémoire et le temps, ou le ciel et la terre. Les personnages s’attachent à consigner la quintessence de leurs réflexions dans un manuscrit sous forme d’odes. On assiste, subjugué, à la naissance d’un texte poétique, simple, beau, mais mystérieux.

Chaque personnage révèle son caractère, par sa tenue, son type physique, ses réactions aux aléas de la vie.
Son enfance, ses quêtes, ses amours sont distillés au rythme des conversations.
Les éclats de souvenirs des uns et des autres s’organisent en une chatoyante mosaïque que chacun interprète à sa façon, toujours avec sagesse. Nourri de ce trésor, il en est habité et tout son être irradie.
Finalement, ils semblent tous évoluer en eux-mêmes et avec les autres en harmonie, malgré ou plutôt grâce à leur expérience de vie.
Emouvant, terriblement humain, chaque personnage emporte le narrateur dans une sorte de voyage initiatique. Les étapes du cheminement des héros parlent à son cœur, à l’au delà de sa raison, et lui révèlent des choses sur lui même bien plus profondément que tout discours rationnel.

Et on sent le Figurant, simple potier, changer son regard sur les êtres et les choses, relire sa vie à la lumière de celles des personnages.

Observateur la nuit, le potier malaxe sa terre le jour, et son travail en est transformé.
De ses mains, sortent des pièces extraordinaires, imprégnées de sa lente et imperceptible métamorphose. Après leur passage au feu, elles prennent vie, comme un écho aux personnages du Palais de l’Aube.

Comme la terre du potier, le lecteur se laisse toucher, modeler par l’empreinte laissée par tel ou tel personnage. Les histoires sont comme autant de mains colorées qui glissent à sa surface, hésitent, effleurent, caressent, puis impriment doucement leurs formes à l’imagination du lecteur apprivoisé.
Une phrase ou une anecdote, telle une métaphore, prend sens et forme pour lui, comme un reflet de sa propre réalité…

Et on plonge dans l’infini du reflet. On en ressort pour aussitôt être happé par le souffle d’un vent violent qui nous emporte parmi des nuées tourmentées, nous y chahute, et puis, légère brise, nous ramène délicatement là.
Ailleurs, c’est un petit clapotis berçant votre barque au fil d’un fleuve sans fin, l’échouant sur une berge inconnue. Et on reste là, étonné, libre de découvrir une piste ou de l’abandonner pour la réinventer à loisir.
Mais on n’échappe pas aux crépitements du feu, éclairé d’une lumière chaude, cerné d’ombres inquiétantes et nécessaires.

Cette vaste fresque est servie par une écriture ciselée, foisonnante de détails, parfois délicatement poétique, ou bien opulente, riche de sentences, allégée par des étincelles d’humour.
Elle s’échoue par moment dans un calme profond pour rebondir au paragraphe suivant, dans un tumulte de sensations et d’impressions, pour le plus grand bonheur du lecteur.
Et c’est une jubilation !
Les sons sont ressentis bien au delà de l’ouïe, mis en images, « comme le riz qui commence à sauter dans une poêle » ou « comme le feu qui couve ».
Le silence est palpable, magique, même au milieu d’un tumulte.
On peut toucher les couleurs, s’en laisser traverser, imprégner. Et les sensations se mélangent, se séparent, se répondent, pour laisser une impression d’harmonie délicieuse.
Et puis l’eau, la lumière et le vent façonnent les êtres, emportant l’imagination vers mille autres possibles.
Le lecteur en émerge comme d’un songe, fasciné, abasourdi, enivré de tout ce foisonnement de vie. L‘espoir d’une explication rationnelle s’insinue. Un instant désarçonné, la curiosité aiguisée, il peut être tenté de percer le mystère des personnages et de leurs destins pour les comprendre et se les approprier. Peut-être faut-il relâcher notre effort à vouloir les saisir, à en exprimer le sens.

C’est comme une musique qui se glisse en nous, qui s’insinue et que nous finissons par fredonner.
Elle modifie le rythme de nos pas, elle change notre respiration, libre de résonner en nous à tout moment.

Originale initiation à la pensée chinoise, ce livre parle de choses intemporelles.
Il nous invite à une lecture nomade, dans laquelle on se perd et, finalement on se retrouve.

Un livre à prendre, à poser, à reprendre, à relire, dans l’ordre, dans le désordre …


Critique de E. Lagier, mai 2006

«Ils étaient soixante et quatre »

Un livre au titre simple et efficace comme une aiguille d‘acupuncteur…
Un livre à la couverture douce et foisonnante de détails excitant la curiosité ….

Alors intéressé, on l’ouvre pour la première fois.

De suite, l’auteur nous emmène loin de chez nous.
Interloqué, absorbé par la subtilité de l’organisation interne de l’écrit, on a la sensation d’avoir dans les mains un livre peu ordinaire.

Alors on ose y plonger, laissant les mots nous conduire avec confiance.

Et là, dans un coin intime de son chez-soi, on se tait.

Alors on se tait longtemps.

Rouleau après rouleau, avec délectation, on entre dans un autre univers qu’on aurait envie de dessiner, de colorier, de filmer, de mettre en sons, de rendre présent.

Rouleau après rouleau, on se promène, on rencontre, on observe, on écoute, on espionne, on philosophie, on expérimente, on rit, on aime, on vit.

Comme par magie, grâce à la délicate et intelligente imbrication des différents récits, les soixante et quatre personnes, vivant dans cet écrit, deviennent familières.
Elles nous parlent de nous et nous offrent par la narration de leurs expériences personnelles un enseignement intemporel, peut-être une autre façon de « réfléchir »les choses de la vie.

Par moment, on referme le livre
On le garde en main.
On reste là, presque immobile, silencieux encore un peu, comme nourri de quelque chose d’autre.

Au bout du dernier rouleau, on se lève, on fait retour à sa vie, plein du bonheur d’avoir fait une belle, grande et douce promenade initiatique.

Alors on sait qu’on le lira encore d’une autre façon :
soit partie par partie,
soit en l’ouvrant au hasard,
soit en choisissant un morceau qu’on lira à haute voix à quelqu’un que l’on aime…

Ce livre, merveilleuse invitation à la découverte de la pensée chinoise, nous offre cette liberté, profitons-en !.



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Médecin acupuncteur, Michel Vinogradoff est membre de l'Institut Ricci de Paris.
Il donne des conférences sur le Yi Jing, sur les liens entre le Yi Jing et l'acupuncture, ainsi que des cours d'approfondissement sur le Yi Jing et ses commentaires.
Michel Vinogradoff est l'auteur de deux ouvrages de référence :
Voir fiche détaillée Yi Jing. La marche du destin.
Ed. DERVY, 1996, 32 euros
Voir fiche détaillée Dans le Yi Jing à tire d'aile
Les commentaires du Yi Jing

Ed. Trédaniel, 2000, 33,50 euros


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