Critique de Dominique UHRWEILER, mai 2006
1982, en Chine, huit rouleaux manuscrits sont retrouvés
dans une tombe datant du 5° siècle avant notre ère.
Que révèlent-ils ? L’histoire des Soixante et Quatre.
Ils étaient Soixante et quatre et tous voulaient parler….
Ils arrivent là, venus d’on ne sait où, un à
un, dans ce palais abandonné, et illuminent le lieu par leur
présence.
Et ils racontent, se souviennent, échangent.
Témoin caché, un homme observe, écoute, fasciné.
Et il note. Tout. Ce qu’il entend, ce qu’il voit, ce qu’il comprend,
ce qu’il ressent, ce qu’il fait.
L’homme, un potier, est probablement celui dans la tombe duquel
on a retrouvé ces manuscrits
C’est lui le narrateur, nommé le « Figurant ».
Le récit se présente sous la forme de huit cahiers,
les « rouleaux », chacun articulé autour d’un
personnage principal, tel « l’Impulsif », « l’Accueillante
» ou le « Passeur »...
Autour de ce personnage, gravitent des personnes qui partagent ses
aventures ou croisent sa route.
L’organisation du manuscrit est rigoureuse, rythmée par
la numérotation des chapitres, porteuse de sens, elle aussi.
Le lecteur peut ainsi se laisser glisser dans l’entrelac de merveilleuses
histoires, bercer par leur poésie, imprégner par des
mythes éternels.
Les conversations s’entremêlent, partageant les souvenirs,
tissés de commentaires, d’anecdotes émaillées
de détails pittoresques. Les aventures sont surprenantes,
amusantes, les frasques parfois loufoques. Les destins croisés
de toutes ces vies créent un vaste puzzle décrit avec
précision par l’auteur, nous plongeant d’emblée dans
une atmosphère de Chine séculaire.
De ce joyeux et nostalgique échange, émergent des
thèmes de réflexions éternels, sur l’ ombre
et la lumière, ou bien la mémoire et le temps, ou
le ciel et la terre. Les personnages s’attachent à consigner
la quintessence de leurs réflexions dans un manuscrit sous
forme d’odes. On assiste, subjugué, à la naissance
d’un texte poétique, simple, beau, mais mystérieux.
Chaque personnage révèle son caractère, par
sa tenue, son type physique, ses réactions aux aléas
de la vie.
Son enfance, ses quêtes, ses amours sont distillés
au rythme des conversations.
Les éclats de souvenirs des uns et des autres s’organisent
en une chatoyante mosaïque que chacun interprète à
sa façon, toujours avec sagesse. Nourri de ce trésor,
il en est habité et tout son être irradie.
Finalement, ils semblent tous évoluer en eux-mêmes
et avec les autres en harmonie, malgré ou plutôt grâce
à leur expérience de vie.
Emouvant, terriblement humain, chaque personnage emporte le narrateur
dans une sorte de voyage initiatique. Les étapes du cheminement
des héros parlent à son cœur, à l’au delà
de sa raison, et lui révèlent des choses sur lui même
bien plus profondément que tout discours rationnel.
Et on sent le Figurant, simple potier, changer son regard sur les
êtres et les choses, relire sa vie à la lumière
de celles des personnages.
Observateur la nuit, le potier malaxe sa terre le jour, et son
travail en est transformé.
De ses mains, sortent des pièces extraordinaires, imprégnées
de sa lente et imperceptible métamorphose. Après leur
passage au feu, elles prennent vie, comme un écho aux personnages
du Palais de l’Aube.
Comme la terre du potier, le lecteur se laisse toucher, modeler
par l’empreinte laissée par tel ou tel personnage. Les histoires
sont comme autant de mains colorées qui glissent à
sa surface, hésitent, effleurent, caressent, puis impriment
doucement leurs formes à l’imagination du lecteur apprivoisé.
Une phrase ou une anecdote, telle une métaphore, prend sens
et forme pour lui, comme un reflet de sa propre réalité…
Et on plonge dans l’infini du reflet. On en ressort pour aussitôt
être happé par le souffle d’un vent violent qui nous
emporte parmi des nuées tourmentées, nous y chahute,
et puis, légère brise, nous ramène délicatement
là.
Ailleurs, c’est un petit clapotis berçant votre barque au
fil d’un fleuve sans fin, l’échouant sur une berge inconnue.
Et on reste là, étonné, libre de découvrir
une piste ou de l’abandonner pour la réinventer à
loisir.
Mais on n’échappe pas aux crépitements du feu, éclairé
d’une lumière chaude, cerné d’ombres inquiétantes
et nécessaires.
Cette vaste fresque est servie par une écriture ciselée,
foisonnante de détails, parfois délicatement poétique,
ou bien opulente, riche de sentences, allégée par
des étincelles d’humour.
Elle s’échoue par moment dans un calme profond pour rebondir
au paragraphe suivant, dans un tumulte de sensations et d’impressions,
pour le plus grand bonheur du lecteur.
Et c’est une jubilation !
Les sons sont ressentis bien au delà de l’ouïe, mis
en images, « comme le riz qui commence à sauter dans
une poêle » ou « comme le feu qui couve ».
Le silence est palpable, magique, même au milieu d’un tumulte.
On peut toucher les couleurs, s’en laisser traverser, imprégner.
Et les sensations se mélangent, se séparent, se répondent,
pour laisser une impression d’harmonie délicieuse.
Et puis l’eau, la lumière et le vent façonnent les
êtres, emportant l’imagination vers mille autres possibles.
Le lecteur en émerge comme d’un songe, fasciné, abasourdi,
enivré de tout ce foisonnement de vie. L‘espoir d’une explication
rationnelle s’insinue. Un instant désarçonné,
la curiosité aiguisée, il peut être tenté
de percer le mystère des personnages et de leurs destins
pour les comprendre et se les approprier. Peut-être faut-il
relâcher notre effort à vouloir les saisir, à
en exprimer le sens.
C’est comme une musique qui se glisse en nous, qui s’insinue et
que nous finissons par fredonner.
Elle modifie le rythme de nos pas, elle change notre respiration,
libre de résonner en nous à tout moment.
Originale initiation à la pensée chinoise, ce livre
parle de choses intemporelles.
Il nous invite à une lecture nomade, dans laquelle on se
perd et, finalement on se retrouve.
Un livre à prendre, à poser, à reprendre, à
relire, dans l’ordre, dans le désordre …