En quête de l'invisible, voyageur des mondes initiatiques, ce designer, peintre et écrivain, artiste aux palettes multiples, déchiffre les mythes, symboles et sens cachés de nos vies.
L'existence de Julien Behaeghel est la preuve vivante qu'on peut, depuis l'histoire des marques commerciales, remonter toute la mythologie. A l'origine en effet il était un jeune designer industriel, formé aux disciplines de la publicité et du design à Saint Luc et à la Cambre. A partir de l'emballage publicitaire dans une cartonnerie, il allait se familiariser peu à peu avec les sigles, signes et symboles que pouvaient exprimer les marques et logos d'entreprises, une sorte d'alphabet de l'inconscient collectif en somme.
Bientôt attaché à l'agence publicitaire T. Walter Thompson, Julien Behaeghel se consacra de plus en plus précisément à l'identité des sociétés, au visage de l'entreprise. S'en allant peu à peu prospecter le marché en Europe, au Japon, aux Etats-Unis, en Arabie, il allait se façonner lui-même une image qui lui vaudrait, à travers sa propre société Design Board, une notoriété internationale.
"Les marques de ce siècle, écrit-il dans son Voyage symbolique dans la manque, contiennent dans leur ensemble une bonne partie de notre histoire spirituelle et mythologique [...] mais il nous est difficile de l'imaginer. Derrière l'image évidente. claire et univoque se cache une tout autre image, reflet vivant de notre passé." Ces signes symboles constituent sans nul doute, selon lui, le archétypes modernes d'une mythologie nouvelle. Derrière chaque marque peut se cacher un passé symbolique, religieux, spirituel.Attelé donc à la fabrication de concepts pour des marques parmi les plus prestigieuses – Procter & Gambie, Elf-Total-Fina, Patek Philippe, Peugeot Talbot. Touring-Club –, Julien Behaeghel vivait en marge aussi une fantastique aventure personnelle. Ce métier, en effet, avait le don de flatter en lui les aspirations spiritualistes et esthétiques.
Jeune moine cistercien
Né à Bruxelles en 1936, Julien Behaeghel entame une authentique odyssée spirituelle dès l'âge de dix neuf ans, lorsqu'il devient moine à la Trappe cistercienne d'Orval. et y découvre la règle de saint Benoît, la Bible et l'exercice quotidien de la vie contemplative. l'expérience certes ne durera qu'un an, mais ainsi débutait un long voyage initiatique à travers une perpétuelle recherche de sens. II serait toujours un mystique entrain à débusquer l'invisible et à le décrypter patiemment. Sûr que cet invisible en définitive masque le réel.
Jamais plus il n'interrompra cette interrogation existentielle, nourrie au sein d'une vie artistique intense C'est dans cet esprit que, des 1966, il peint et sculpte ses compositions abstraites, dont l'architecture géométrique est l'expression symbolique de sa quête intérieure. C'est avec passion qu'il lit Jacob Böhme, Pierre Teilhard de Chardin, Carl-Gustav Jung, Mircea Eliade, Gaston Bachelard, Henry Corbin, René Guénon.Le labyrinthe du tarot
Julien Behaeghel creuse décidément tout ce que l'univers compte de mythes et de symboles, de formes, de figures, de couleurs, de nombres. Pénétrant dans le labyrinthe du tarot, loin de celui qui dit la bonne aventure, comparant le tarot dit de Visconti-Sforza à celui de Marseille, il en peint d'abord les vingt-deux arcanes majeurs (1975). Avant de publier Le tarot du fou (Labor, 1991), où il insère la cosmogonie occidentale dans la pensée symbolique universelle. Et où il en vient forcément à étudier, à percer, à forer les secrets de l'alchimie, de la franc-maçonnerie, voire de la Kabbale.Il trouve dans le tarot le "mandala" de la spiritualité occidentale. L'arbre de vie cruciforme dont les bras s'identifient aux quatre éléments de la tradition – la terre, le feu, l'eau et l'air –, et aux quatre symboles fondamentaux – le denier, l'épée, la coupe et le bâton. Quant au fou, il rencontre au fil de ses périples tous les grands personnages mystérieux d'un jeu dont on ignore l'origine, et dont on établit les règles selon sa propre "reconstruction du monde". Jusqu'à la nouvelle "Jérusalem céleste" de l'intemporel.
Le désir de l'unité
La conviction de Julien Behaeghel, c'est qu'on a "un grain de liberté entouré d'une gangue de contraintes". Au demeurant, l'enseigne-ment universitaire ne réserve aucune place au symbole, malgré ce que nous en ont laissé découvrir Jung et Eliade au XX' siècle. "C'est pourtant, en dehors de toute religion, philosophie ou idéologie, une manière de réintégrer l'universel." C'est dans cet esprit qu'il conçoit son dernier livre, Voyage au coeur du symbole (Ed. du Rocher), synthèse de ses conférences sur le symbole dans le cadre de TETRA. Il enseigne aujourd'hui la psychologie du symbole à l'Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles.Au détour des siècles, des millénaires même, Julien Behaeghel a aussi publié un Osiris, le dieu ressuscité (Berg, 1995), où il élucide le mythe fondateur sans lequel, dit-il, on ne peut rien comprendre au sacrifice divin. Et il évoque là l'importance de Jung et de son douloureux divorce d'avec Freud. Celui-là ne peut adhérer au strict matérialisme du maître viennois. "Même athée, on est dualité, matière et esprit. Rencontre des contraires, ombre et lumière. On porte tous en soi une déchirure, et le désir de faire l'unité, c'est-à-dire de reconstruire l'homme total."
L'initiation est une quête de l'âme qui requiert des voies pour accéder au centre du monde et de la création. Ainsi la mythologie se donne-t-elle à lire selon plusieurs degrés. "Plus on avance dans l'interprétation symbolique, plus elle est infinie. C'est savoir, lors même que nous sommes dans les ténèbres, que la lumière brille. C'est une discipline de vie librement consentie. On ne peut être heureux que si l'on fait ce qu'on a le sentiment d'avoir à faire."
Parce que le cartésianisme et les Lumières ont disqualifié tout ce qui ne pouvait se démontrer, le cerveau droit – celui de la sensibilité, de la créativité et de l'irrationnel - a été longtemps oublié. A présent, l'esprit vaguant entre Bruxelles et sa chère Provence, le voyageur symboliste poursuit tranquillement son cheminement ésotérique, fort semble-t-il d'une douce et profonde quiétude.
Deux peintures abstraites dont l'architecture géométrique est l'expression symbolique de sa quête intérieure :
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Julien BEHAEGHEL est entre autres l'auteur du livre :
Voyage au coeur du symbole
Ed. du Rocher, novembre 2004, 20 euros
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