Catherine et Patrick Mandala vous proposent dans leur ouvrage "Sarvam Annam" (ed. Dervy, 2001), traitant de la nourriture du corps et de celle de l'esprit, quelques recettes de cuisine ayurvédique indienne mêlées à des "recettes" de sagesse, fusionnant ainsi le matériel et le spirituel. Chaque recette amène une réflexion, une méditation, un prolongement dans ces paroles de sagesse puisées auprès de Sri Ramakrishna, Svami Ramdas, Ma Ananda Moyî, ou auprès de Patanjali, Lalla, des poètes sanskrits comme Basavnna, Bhartrihari, Kabîr ou encore dans la Gîtâ, le Dharma-sûtra, la Manu-smriti, le Tirukural.
Chaque recette de cuisine illustre la nature (guna) ou l'énergie particulière (dosha) des paroles du maître : un poème, une parabole, une histoire. Ainsi une recette de nature sattvique ou rajasique, est illustrée par les paroles, l'histoire d'un maître de même nature. Les autres parties traitent de la nourriture d'âshram, de la nourrituire sanctifiée ou prasâda et des trois sortes de nourriture selon la Bhagavad-Gîtâ avec ses guna.
"Dans la nourriture pure et sattvique est une pure nature ; Dans la pure nature se fixe fermement la mémoire ;
Dans une mémoire stable et ferme se trouvent déliés tous les "nœuds du cœur "- hridaya granthi. Chândogya Upanishad, VII, 26,2.
" Que votre nourriture soit votre remède, et que votre remède soit votre nourriture " Hippocrate, le père de la médecine grecque
Avec cet ancien concept védique du sarvam annam, nous sommes au coeur même de la tradition indienne, du vedânta, de l'âyurveda et du yoga. Cette notion holistique et millénaire, sacrée, est en fait une vérité on ne peut plus d'actualité. Elle répond à bon nombre de nos interrogations, de nos incertitudes - tant sur le plan de la nourriture du corps que sur celui de l'esprit.
Selon le vedânta, l'annam c'est le fait de manger, mais aussi d'être mangé. L'annam, à tous les niveaux, grossiers et subtils, c'est ce dont nous nourrissons le corps, mais aussi l'esprit : fruit de l'inconscient, du mental, de l'intellect, des émotions, des sentiments, des désirs, de la souffrance comme de la paix du coeur Dans son sens le plus large, c'est aussi tout ce que nous recevons du monde et qui nous pénètre (ou agresse), notre "nourriture" quotidienne : c'est ce que nous entendons, voyons, disons, sentons, pensons - consciemment et inconsciemment. C'est pourquoi des maîtres comme Râmana Mahârshi, Mâ Ânanda Moyî, Svâmî Vivekânanda, Svâmî Prajnânpad, comme les Tibétains, comme Épicure dans la tradition grecque insistaient sur la nature de l'annam que l'on consomme et reçoit. Svâmî Vivekânanda disait (Inspired Talks) "Soyez reconnaissant envers toute nourriture, car la nourriture est Brahman."
Avec ces paroles de Svâmîji, le ton holistique est donné. L'approche indienne replace d'emblée l'être dans sa globalité sacrée par rapport au cosmos et au Divin. Toute " nourriture " fait bien ce que nous sommes. Elle façonne notre nature (guna) : sattvique, rajasique, tamasique, nous donne une énergie, un tempérament (dosha) de type vâta, pitta ou kapha. Un verset sanskrit du traité âyurvédique du Charaka samhitâ dit :
"Notre corps est le résultat de notre alimentation. De même la maladie (du corps et de l'esprit) est causée par notre alimentation. Une nourriture saine et équilibrée, donne sukha, une bonne santé ; une nourriture déséquilibrée amène dukha, la maladie et la souffrance."
Aussi l'on peut dire - et ceci est facilement vérifiable, qu'une nourriture équilibrée, prise avec un esprit pacifié, non agité, dans une ambiance paisible, non conflictuelle, portera tous ses fruits. Par contre une nourriture, si saine et sattvique soit elle, mais prise en état d'agitation, de colère, de tristesse comme de surexcitation, ne fera que perturber, à tous les niveaux. Là aussi, nous pouvons tous les vérifier par nous-même.
De nos jours, l'agression, la pression du monde moderne se fait de plus en plus pressante, agressant les sens pollution, nuisance sonore, alimentation viciée, stress, mal de vivre, insécurité, mais aussi fast-food, télévision, presse, bref, tout ce qui nous "dévore" lentement mais sûrement du matin au soir ! Uannam , c'est aussi cela, et non seulement le fait de "manger". Si nous mangeons, nous le sommes aussi.
Les paroles d'Hippocrate font écho à celles de la Taittiriya upanishad (II, 2,1) qui dit : "La nourriture naquit avant les créatures ; aussi elle est appelée la meilleure des médecines."
LES FRANÇAIS ET L'INDE TÉMOIGNENT : PATRICK MANDALA
Ecrivain, peintre et tisserand, Patrick Mandala vit en partie en Inde depuis 1971 après des études et un travail à Paris en tant qu'expert d'art en peinture moderne. Il apprend le sanskrit et le népâli et publie des ouvrages sur l'art et la spiritualité indienne et tibétaine.
Pourquoi l'Inde ? L'Inde, inconcevable unité derrière la lîlâ, le Jeu de la multiplicité. Pour moi, la validité d'un enseignement se justifie plus dans la "cause" que dans "l'effet". De même pour l'Inde où mon épouse Catherine (designer, peintre) et moi vivons depuis 1971. De 1971 à 1983, dans les Himâlayas : Darjeeling, Kalimpong, Hardwar, étant disciples de Mâ Ananda Moyî. Puis à partir de 1983 à Ooty, dans les Nilgiris où nous nous occupons d'un centre d'aide sociale et d'artisanat.
Si notre existence est liée ainsi à l'Inde, il y a eu un fil conducteur, des causes précises, des "signes précurseurs" comme disait Gabriel Monod Herzen. De cela j'en parle dans La Voie du Coeur : poèmes mystiques de l'Inde. J'adhère à la théorie de Baudelaire des "correspondances", dans le sens où tout est tantra "tissage", interdépendance, ayant sa raison d'être. Rien n'étant le fruit du hasard. Ceci menant à cela, en yoga et dharma, à Mâ-Bhârata, l'Inde-Mère.
Depuis l'enfance mes déclencheurs d'éveil furent un certain sens inné du sacré dans la nature, puis les arts et la musique : des écrivains comme Monfreid, Mauriac, Colette, Balzac me mèneront vers Gândhi, Tagore, Vivekânanda puis vers Arnaud Desjardins, Henri Le Saux, Krishnaprem ou la culture tibétaine.
Catherine et moi vinrent en Inde afin d'apprendre l'art des miniatures indiennes, des thangkas tibétains, le tissage, la musique et une autre approche de la spiritualité à travers Mâ Ananda Moyî et les Centres Vedântiques Râmakrishna. Disons qu'au fil des années, l'Inde peut devenir un puissant catalyseur, une source de créativité : une merveilleuse "opportunité" comme le disait svâmî Prajnanpâd pour mieux se connaître, pour mieux recevoir certaines notions perdues en Occident.
L'Inde, moderne et rurale, donne le véritable sens du dharma : la texture sous-jacente de l'ensemble, ainsi qu'une compréhension plus juste des choses. Inde-unifiante, oui, mais Inde pouvant aussi renforcer l'ego comme l'effacer peu à peu. Inde-aimante comme mère Yashodâ envers l'enfant Krishna. Inde-Kâlî qui tranche et amène la souffrance quand elle est nécessaire. Inde-passion comme celle de Râdhâ ou Mîrâ-Bâï pour Krishna. Inde-moderne puisant sa force et créativité aux sources vives et millénaires de ses traditions. Inde-advaïta, de la non-dualité se révélant dans le silence et la "caverne du coeur". Autant d'aspects-multiplicité : la cause. Autant de chemins menant pas à pas vers l'Unité : l'effet.
Alors peu à peu les différences s'estompent. Le miracle de l'Inde - comme de la musique, de la peinture, de la danse, de la spiritualité - est de faire tomber les barrières, de revenir à ses propres sources pour découvrir qu'il n'y a qu'une source unique et intemporelle.
Et un jour, il y a "cristallisation" de ce qui a été vu et entendu depuis des années, et l'on vibre autant avec Ravi Shankar que Vivaldi, en regardant une miniature du Kângrâ qu'une peinture "primitive" de Gauguin. D'être, sans l'être. Ici ou là. A Talloires en Haute-Savoie comme à Darjeeling ou à Ooty dans le Tamil Nâdu.
Non plus mon Inde, mais l'Inde.
"L'Inde t'écoute : parle-lui / L'Inde te parle : écoute-la, ici et maintenant. / La vie n'est faite que d'échanges et d'infinies correspondances..."
CATHERINE MANDALA
- Catherine Mandala a commencé sa formation artistique chez Pierre Cardin puis suivit des cours de design. Elle est peintre, illustratrice, tisserande et photographe. Catherine vit en Inde depuis 1970 avec Patrick Mandala dont elle est la muse-shakti et a créé avec lui un centre d'études et d'aide sociale dans les montagnes du Sud, à Ooty. Elle est l'auteur de plusieurs ouvrages de référence sur la cuisine végétarienne de l'Inde et l'âyurvéda, organise des stages et des rencontres tant à Ooty qu'à Talloile (Lac d'Annecy) sur la médecine ayurvédique et les plantes. Elle a également des liens profonds avec la culture tibétaine et himalayenne, peignant aussi bien des thangkas que des miniatures, illustrant les ouvrages de son mari. Elle poursuit des recherches sur les plantes médicinales ayurvédiques et tibétaines. Elle est l'auteur avec son mari d'un certain nombre d'ouvrages et expose ses peintures et ses photos tous les étés dans l'Atelier "l'Arbre de Vie" de Talloire. -
" Je n'aime pas beaucoup écrire, j'aimerais mieux vous peindre l'Inde, surtout les visages de femmes, leurs attitudes, ainsi que la nature, les animaux et les vaches. En écrivant, j'ai toujours l'impression qu'une autre chose aurait pu être dite, ce que je n'éprouve pas en peignant. C'est plus spontané et irréversible. Mais voici quand même un petit compte-rendu.
Mon premier goût au rasa de l'Inde fut la découverte du livre de Lanza del Vasto, "Le Pèlerinage aux Sources". J'avais seize ans et c'était exactement ce que je cherchais après les philosophes grecs. En second, suivit le fameux livre "Âshram" d'Arnaud Desjardins, ainsi que les photos aux regards surprenants des quatre plus grands sages indiens de l'époque.
II fallait aller voir.
C'est alors qu'en 1970 le chemin commença avec Patrick. La découverte fut à multiples facettes : Mâ Ananda Moyi à Bénârès, Hardwar, les Himalaya, le Gange puis les villages de tisserands de l'Assam, le Sud de l'Inde avec les âshram védantiques Sri Râmakrishna qui jalonnaient notre route. Partout l'inspiration était au rendez-vous et me faisait toujours cheminer côte à côte avec Patrick.
Dans ces villages de peintres miniaturistes du Râjasthân, comme Nathdwara, je peignais à leur façon. Les visages de femmes cachemiriennes du Lac Nagin m'inspiraient des aquarelles. Les thangkas des Tibétains de Kalimpong m'ouvraient la voie des mandalas, et je m'initiais à ces visages mystérieux et à leur philosophie qui est un art de vivre.
L'Inde nous donnait sans compter, comme une mère, et notre fille Yamunâ, née à Bombay en est le vivant témoignage.
Maintenant, après plus de trente ans vécus en Inde, je n'ai plus le regard tout à fait français de l'"étranger" qui regarde l'Orient. Je me suis identifiée
peu à peu, et mon identité en est devenue aussi variée qu'il y a d'Indes différentes.
Dans l'Inde du Cachemire, je me sens devenir cachemirienne, tout d'abord en revêtant l'ample "façon", vêtement typique des femmes, ainsi que le foulard noué derrière la tête. J'absorbe les coutumes et les philosophies en passant de l'Assam au Tamil Nâdu et de Bombay à Darjeeling. Là, je revêts aussi vite fait le "baku" de laine des Tibétaines pour rendre visite à Kalou Rinpoché. J'essaie de m'adapter, comme l'eau de la rivière qui prend la forme des galets rencontrés, mais reste toujours l'Eau. Car voici l'école la plus grande et la plus juste que je connaisse avec cette discipline que pratiquent tous les habitants. Ils essaient de vous la faire partager, de gré ou de force à chaque instant vécu.
Les différences s'effacent... L'Inde se pose en tant que mère suprême à nous enseigner parfois le pire et le meilleur. Par exemple en donnant à Patrick et à moi-même le goût amer de la séparation forcée pendant plus d'un mois - alors que jusque là, jamais plus de deux jours n'avaient été tentés par nous deux! Peut-être doit-on y voir la leçon des six goûts de l'âyurveda : sucré, salé, amer, astringent, pimenté et acide, qui bien dosés et bien assimilés, font un heureux mélange...
Ce que j'admire et qui me paraît le plus évident ici en Inde, c'est ce "chaos organisé". Celui où tout s'emboîte, se dénoue, se remêle, se "tisse" ! Que cela soit dans les rues, avec le brouhaha des voitures, ses vaches si placides et belles, la foule en marche, mais sans hâte et tension... Car en fin de compte, tout est en ordre. C'est tout un peuple qui y contribue, car ici tout le monde suit son dharma.
Une fois que l'on s'en aperçoit et que l'on devient un véritable spectateur, l'acteur en nous peut commencer d'agir timidement au début et participer enfin pleinement à ce mouvement; car maintenant il sait où il va, qui il est et d'où il vient."Article extrait de la revue "Nouvelles de l'Inde", n°335. Avec l'aimable autorisation des auteurs.
Ouvrages de Patrick & Catherine MANDALA :
Guru-Kripâ : L'enseignement de Mânanda Moyi, svâmî Râmdâs, Râmakrishna (Préface d'Indira Gandhi. Introduction d'Arnaud Desjardins) (Ed. Dervy) (épuisé)
Lîlâ : la Geste de Krishna. Roman initiatique (Ed. Dervy) (épuisé)
Shakti : la Divine Energie, Sâradâ Devî l'épouse de Râmakrishna (Ed. Dervy) (épuisé)
Bhakti : l'Art sacré des miniatures indiennes (Ed. Mandala-Talloires) (épuisé)
Sva-Dharma : Contes de sagesse du bouddhisme tibétain (illustré par Catherine Mandala) (Ed. Chiron) (épuisé)
La Voie du Coeur : anthologie de poèmes mystiques de l'Inde (Ed. Chiron)
Le Joyau dans le Lotus : les chemins de la sagesse dans le bouddhisme tibétain. (Préface du Dalaï-Lama) (Ed. Trédaniel)
La Cuisine Végétarienne et Ayurvédique de l'Inde, Catherine et Patrick Mandala (Ed. Le Courrier du Livre)
Le Symbolisme des Mandalas (Ed. Trédaniel)
En suivant le cours du torrent., vie, enseignement et chants inédits de Milarepa (Ed. Le Courrier du Livre)
Sarvam Annam, Tout est nourriture (ed. dervy)
Yoga de la Bhagavad-Gita (traduction et commentaires) (ed. Accarias)
Yoga-Vasishta (traduction et commentaires) (ed. Accarias)
Krishnamurti et la sagesse de la nature (ed. Trédaniel)
L'Arbre de vie. Plantes sacrées - art sacré. L'Âyurvéda dans les miniatures indiennes (ed. Médicis)NOUVEAUTE 2003 :
Aux sources de la Sagesse.
Paroles des sages de la Grèce antique et de l'Inde (ed. Accarias)Nouveauté JANVIER 2004
Mâyâ. Chroniques védiques "Il était une fois en Inde il y a 5000 ans...", (ed. Accarias, 16,50 euros)
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